Quelles abeilles dans mon rucher ?

Nous avons vu dans l’article L’élevage, oui, mais pourquoi ? la nécessité d’élever des abeilles provenant d’une race pure afin de pouvoir utiliser tout le potentiel des caractéristiques ancrées dans les gênes de ces abeilles depuis des milliers d’années. Nous avons aussi appris qu’en Suisse Romande, les Moniteurs Eleveurs ont décidé, au début des années soixante, de travailler avec la Carnica. 

Dans cet article, nous allons tout d’abord placer le décor en expliquant ce qu’est une race d’abeilles, puis nous allons faire le tour des différentes races élevées en Suisse et, pour terminer, nous répondrons à la fameuse question : Quelle est la meilleure race d’abeilles et laquelle dois-je utiliser dans mon rucher?

Apis mellifera, quésaco ? 

Pour pouvoir définir ce qu’est une race d’abeilles, il est nécessaire d’étudier la classification du règne animal pour voir où se situe notre abeille domestique. Précisons d’abord que l’abeille que nous utilisons en apiculture (Apis mellifera) est une des rares espèces d’abeilles qui produit du miel en suffisance pour le stocker pendant la période hivernale. Raison pour laquelle on peut récolter le miel produit en excès durant la belle saison et ainsi remplir nos pots.

Position zoologique de l’abeille mellifère

L’apiculture – Une fascination – Edition SAR – Volume 5, page 12

L’Apis mellifera fait partie du genre des Apis qui lui-même recense plus de 30’000 espèces. Ce nombre astronomique comprend l’ensemble des abeilles sauvages ainsi que d’autres abeilles qui vivent en colonies (Apis cerna, Apis melipona, …) et que l’on retrouve principalement dans le sud-est asiatique. On peut citer aussi comme cousines de la famille des abeilles (Apidea) les fourmis et les guêpes. 

Dans l’article L’élevage, oui, mais pourquoi ? nous avions parlé d’écotypes (ces abeilles qui se sont adaptées durant des milliers d’années à un environnement particulier), mais nous devrions plutôt parler aujourd’hui de sous-espèces ou de races car l’homme ayant propagé ces écotypes à travers le monde, la notion de spécification géographique perd son sens. Pour simplifier, dans la pratique apicole, nous utilisons couramment le terme de race.

En résumé, quand on parle de Carnica (Apis mellifera carnina), de Ligustica (Apis mellifera ligustica) ou de Mellifera (Apis mellifera mellifera) , il s’agit en fait de sous-espèces de l’espèce Apis mellifera.

Tour d’horizon des races d’abeilles présentes en Suisse

En Suisse, seules trois races d’abeilles sont utilisées en apiculture :

  • L’Apis mellifera mellifera (l’abeille noire, ou encore la Nigra)
  • L’Apis mellifera linguistica (la ligustica, ou encore l’abeille italienne)
  • L’Apis mellifera carnica (la carnica, ou encore l’abeille grise

Il faudrait encore citer un type d’abeille qui est aussi utilisé en apiculture mais qui n’est pas une race pure, il s’agit ici d’une hybride : la Buckfast.  Ce type d’abeilles est un mélange d’une multitude de races créées par Frère Adam (1898–1996). Il a voulu créer par croisement, une abeille résistante à l’acariose afin de combattre l’effondrement du cheptel anglais au début du 20ème siècle.

Chaque race possède ses propres caractéristiques, directement liées à l’environnement d’origine de celles-ci. Par exemple, la Ligustica qui vit principalement en Italie, fait des colonies fortes avec une grande quantité d’abeilles et élève du couvain quasiment toute l’année. Ce mode de fonctionnement est particulièrement bien adapté au climat tempéré méditerranéen. La Carnica, quant à elle, hiverne en petites colonies ; elle possède un développement printanier des plus dynamiques. Ce qui lui permet de consommer peu de nourriture pendant l’hiver, mais d’être prête à temps pour la récolte. Pour plus de détails sur ces caractéristiques, vous pouvez vous reporter au chapitre 2.2 du tome 5 du livre L’apiculture, une fascination. Edition SAR.

Même si l’on considère les caractéristiques de chaque race en fonction de ses origines géographiques et qu’il est primordial de travailler avec des abeilles adaptées à leur environnement, on peut quand même citer l’exemple de la Ligustica qui a été importée en Finlande (bien loin de son environnement naturel). En effet, par un grand travail de sélection et avec beaucoup de patience, on a réussi à obtenir une race locale particulièrement bien adaptée au climat de ce pays. Cet exemple démontre l’incroyable potentiel génétique d’une population d’abeilles et la capacité incroyable des avettes à s’adapter à leur environnement. 1L’apiculture – Une fascination – Edition SAR – Volume 5, page 20

Pour en revenir à la répartition géographique des races d’abeilles en Suisse, on peut exposer la distribution suivante :

  • En Suisse Romande, on ne trouve quasiment que de la Carnica. Ceci est principalement dû au travail des Moniteurs Eleveurs qui diffusent cette race depuis plus de soixante ans. On trouve,  par-ci par-là, quelques colonies d’abeilles noires et de Buckfast mais cela reste anecdotique.
  • En Suisse Allemande, on élève principalement l’abeille noire mais la Carnica est de plus en plus présente. On y rencontre aussi  la Buckfast  d’une manière plus prononcée qu’en Suisse Romande.
  • Au Tessin, on élève principalement la Ligustica, mais la Carnica y est aussi de plus en plus présente.

On s’aperçoit que la Suisse, comme souvent, est divisée selon les régions linguistiques.

Un pays, quatre langues nationales, trois races et un type d’abeilles hybrides, des caractéristiques spécifiques à chacune d’entre elles mais qui peuvent être modifiées par la sélection ! Comment donc choisir quelles abeilles utiliser dans son rucher ?

Panorama depuis une planche de vol d’une ruche dans les Alpes Valaisannes

Quelles abeilles utiliser dans son rucher ?

L’apiculteur qui se pose cette question est certainement à la recherche d’une abeille douce, bonne productrice de miel, résistante aux maladies et qui essaime très peu.

C’est pourquoi, nous allons maintenant étudier en détail chaque race, selon une multitude de critères autant techniques qu’environnementaux et sociaux, afin de déterminer LA race d’abeilles que vous devriez utiliser dans votre rucher.

Eh bien non ! Je vous stoppe déjà dans notre élan, et dois malheureusement vous avertir qu’il n’a pas de bonne réponse à cette question !

En effet, malgré les caractéristiques propres à chacune d’elles, il y a plus de différences au sein de chaque race qu’entre les différentes races. C’est à dire qu’en prenant un échantillon de colonies d’une même sous-espèce, on va constater des différences de récolte ou de résistance aux maladies plus importantes qu’en comparant deux races entre elles. Effectivement, par un élevage dirigé et des sélections ciblées, toutes les races peuvent devenir douces et s’adapter à un nouvel environnement. Ceci est uniquement une question de travail sérieux, de temps et d’acclimatation. 2L’apiculture – Une fascination – Edition SAR – Volume 5, page 21

Mais alors, moi, apiculteur romand, comment m’y retrouver devant ce choix cornélien ?

Malgré tout, la solution à ce choix est évidente!

Il faut, dans un premier temps, revenir au problème d’hybridation dont nous avons longuement parlé dans l’article L’élevage, oui, mais pourquoi ? Si l’on veut diminuer au maximum les nuisances d’une hybridation incontrôlée et néfaste dans une région géographiquement définie, il est impératif que tous les apiculteurs travaillent avec la même race. Cela permet d’effectuer des fécondations de qualité dans son propre rucher, sans devoir acheter de reines ou aller en station de fécondations. Cela répond déjà en bonne partie à la question, mais ce n’est pas tout.

Comme nous l’avons vu aussi dans le précédent article, le travail de sélection des Moniteurs Eleveurs de la SAR est essentiel et indispensable afin de conserver la pureté d’une race. En l’état actuel des choses, l’hybridation des abeilles est si répandue dans la nature que l’on ne peut préserver la pureté d’une race sans avoir recours aux stations de fécondation, ceci année après année.

En Suisse Romande, une septantaine de Moniteurs Eleveurs rattachés à la Commission d’Elevage de la Société Romande d’Apiculture (CE-SAR) travaillent à la conservation de la Carnica, à son amélioration et mettent gratuitement à disposition de chacun du couvain de reines sélectionnées. L’ensemble de ce travail de sélection (stations de fécondations, ruchers de testage, mesures morphologiques et ADN pour valider la pureté de la race, …) est organisé d’une manière méthodique et bénéficie d’une évaluation scientifique performante et reconnue.

D’autre part, il est très facile pour chaque apiculteur de se procurer des reines de choix pures auprès des Moniteurs Eleveurs afin d’élever des F1 de qualité dans son propre rucher. (une F1 est une reine fille d’une reine pure, mais fécondée au rucher). Grâce au large soutien de tous les apiculteurs de Romandie à la Carnica, le résultat collectif n’en est que plus évident.

Pour toutes ces raisons, ainsi que pour la pérennité et la cohésion d’un projet commun utile au plus grand nombre, tous les apiculteurs de Suisse Romande devraient posséder et élever uniquement la Carnica dans leur rucher.

Pourquoi la Carnica a été choisie comme race pure pour repeupler les ruchers, et non pas l’abeille noire, la Ligustica ou la Caucasienne ? C’est une question à laquelle nous répondrons dans un prochain article.

Une reine carnica

En complément, nous devons pourtant mentionner le désir récurrent de certains apiculteurs de pouvoir tester une autre race, de revenir aux sources en prenant de l’abeille noire ou d’importer de la Buckfast car elle promettrait des récoltes merveilleuses !

Il faut pourtant bien admettre que l’introduction individuelle d’une nouvelle race d’abeilles dans un périmètre géographique déterminé au bénéfice d’un programme de sélection reconnu est une hérésie. Noyée dans la masse, cette nouvelle race perdra rapidement ses caractères propres, ceci dès la génération suivante.

Cette introduction aura par contre comme conséquence de polluer génétiquement  les élevages de tous les ruchers du voisinage dans un vaste secteur géographique et de nous replonger ainsi gravement dans des problèmes d’hybridation dont nous avons eu à subir les effets indésirables d’une manière importante au début du 20ème  siècle.

En ayant pris connaissance de ce qui précède, vous aurez certainement compris que s’engager dans ce choix est une fausse bonne idée, totalement néfaste et contre-productive à une bonne pratique apicole en Suisse Romande.

En conclusion, je ne peux que vous inciter vous aussi, une fois encore,  à participer à l’effort collectif en n’utilisant que la Carnica dans vos colonies. La seule chose qui peut vous arriver en faisant ce choix c’est d’avoir du plaisir dans votre rucher !

En vous donnant rendez-vous au prochain article, je vous souhaite une belle saison apicole.

Pour le Groupement Valaisan des Moniteurs Eleveurs SAR

Julien Balet

1 réaction sur “ Quelles abeilles dans mon rucher ? ”

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